Chine : la résistance au-delà de la dissidence

Ai Weiwei, artiste contestataire chinois qui préside à distance le jury de la 11ème édition du Festival international du Film sur les Droits Humains de Genève. DR
7 mars 13 - Au pays du soleil levant, rares sont ceux qui, comme le prix Nobel de la paix Liu Xiaobo ou l’artiste insolent Ai Weiwei, osent s’opposer frontalement au régime communiste. Pourtant la contestation reste vivace. Et s’invite au Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), qui a lieu à Genève du 1er au 10 mars.

Par Devi Sovath/InfoSud. Leur engagement est révélateur du climat mouvant qui règne aujourd’hui en Chine. Zola et Tiger Temple ont pour toute arme le net, dont ils se servent pour faire entendre les plus démunis. Zola, jeune homme intrépide, a créé un blog dans lequel il écrit des messages satiriques sur le cas d’une fille retrouvée noyée, impliquant peut-être un membre local du Parti Communiste. Tiger Temple, la cinquantaine, sillonne le pays, à la rencontre de paysans dans des villages pollués par l’industrie. Il leur tend le micro puis diffuse leurs témoignages sur la Toile.

Ils sont au centre du film High tech low life, de Stephen Maing, qui dévoile les méthodes utilisées par des citoyens pour contourner le Great Firewall of China, redoutable système national de censure d’internet. Ce sera l’un des documentaires dédiés aux insoumis de la nation chinoise projetés à la 11ème édition du FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits humains, 1-10 mars).

Massacre de la place Tiananmen

Tant d’eau a coulé depuis ce printemps 1989, alors que le monde entier assistait, médusé, au « massacre de la place Tiananmen ». L’armée chinoise matait dans la terreur et la mort un mouvement de protestation massif de milliers d’étudiants, d’intellectuels, d’ouvriers réclamant plus de liberté et moins de corruption. Par cet acte de répression sanglant, Pékin brisait tout espoir révolutionnaire dans l’Empire du Milieu.

Vingt-trois ans après, la première puissance économique mondiale peut se targuer d’héberger les plus grandes entreprises de la planète. De ce « miracle chinois » – un capitalisme d’Etat au libéralisme social le plus sauvage doublé d’une corruption qui gangrène tous les échelons du système – les exclus se comptent pourtant par centaines de millions.

Politiquement, le parti communiste chinois (PCC) continue de régner d’une main de fer, ne laissant aucun espace pour un quelconque pluralisme. Cet autoritarisme absolu écrase ceux qui osent emprunter la voie de la contestation frontale. Le prix Nobel de la Paix, Liu Xiaobo, condamné à 11 ans de prison pour son rôle joué dans la rédaction de la Charte 08 qui réclame la démocratie, en est un exemple connu. Le festival lui est dédié.

Autre rare figure osant défier ouvertement le régime par la seule force de l’art, Ai Weiwei. Le documentaire d’Alison Klayman, Never Sorry, montre comment la création et la politique sont intimement liés chez Ai Weiwei. Après avoir contribué au design du stade olympique puis regretté fortement ce choix en mars 2008, il signe la même année la Charte 08 avec 303 autres intellectuels. Plusieurs fois arrêté, il subit des tracasseries quotidiennes. Invité à se joindre au jury 2013 du FIFDH, il y participera à distance : son passeport lui a été confisqué.

Jouer sur les limites

Si peu de Chinois veulent payer le prix fort de la dissidence, les voix de la contestation, loin de déclarer forfait, n’ont cessé de se faire entendre. Ainsi, de plus en plus d’individus se mobilisent pour des droits civiques très ciblés : lutte contre les avortements forcés, les expropriations, la pollution démesurée ou la stigmatisation des sidéens. De nombreux avocats défendent aussi ces causes, des hommes de loi qui s’appuient sur les juridictions existantes pour amener des changements.

Car l’espoir reste permis dans cet immense pays, où rien n’est figé. Et l’inventivité du peuple chinois se révèle sans limite. Partout, des mouvements de contestation se déploient au sein de mouvements atomisés, jouant en permanence avec les lignes rouges à ne pas franchir. Le FIFDH propose, pour la soirée du 7 mars en partenariat avec Human Rights Watch (HRW), un débat qui accueillera plusieurs de ces résistants venus directement de Chine.

Parmi eux, l’avocat Liu Xiaoyuan a démissionné de ses fonctions publiques pour se consacrer à la défense des plus vulnérables : les pauvres, victimes d’expulsions forcées ou d’injustices administratives. Un engagement qui lui a valu plusieurs arrestations – il est loin d’être le seul – et des intimidations continuelles. Il a aussi été emprisonné pour avoir aidé Ai Weiwei à déposer une plainte contre un colossal redressement fiscal le frappant et destiné, selon lui, à le réduire au silence.

« Les droits des avocats sont bafoués en permanence, explique Liu Xiaoyuan. Le parti communiste a la main mise sur tous nos organes judiciaires qui n’ont aucune indépendance. Pour que cela change, il faut des réformes en profondeur du systèmes politique et il faut la séparation des pouvoirs. »

Dans la peau d’une prostituée

Deux blogueuses seront aussi présentes : Liumang Yan est rentrée l’espace d’une journée dans la peau d’une prostituée et a proposé des services sexuels aux travailleurs ruraux. Un acte de provocation destiné à faire entendre les travailleuses du sexe, trop souvent méprisées et abusées, aussi par les services policiers. Liu Yanping, elle, est engagée dans le combat contre la gigantesque pollution en Chine.

Pour parler de la censure des médias, le journaliste Chang Ping, fameux chroniqueur des gros scandales contemporains. Ses éditoriaux sur les événements du Tibet lui ont coûté en 2008 son poste de rédacteur en chef du Nanfang Dushi Bao, l’un des plus grands et rares quotidiens critiques du pays. Successivement engagé puis licencié par d’autres médias chinois, mis sous une pression grandissante de la censure, il a fini par demander l’asile en Allemagne.

Dissidents malgré eux

Le parcours de Chang Ping, tout comme celui Chen Guangcheng, surnommé « l’avocat aux pieds nus », sont emblématiques : l’un et l’autre ont cru au système de leur pays et ont choisi, dans un premier temps, de s’appuyer sur la juridiction nationale pour en dénoncer les dérives. Mais l’un et l’autre ont été acculés à devoir trouver refuge en Occident sous la menace de ce même système. Ils sont devenus, malgré eux, des dissidents.

Aveugle depuis l’enfance, Chen Guangcheng a eu une formation de masseur. Une profession qui l’a amené à côtoyer, dans sa province d’origine de Shandong, la dure réalité de milliers de paysannes stérilisées de force ou obligées à avorter (parfois à quelques semaines de l’accouchement). Une pratique officiellement illégale, mais utilisée par les autorités locales pour faire coïncider leurs statistiques avec les quotas liés à la politique de l’enfant unique. Indigné, Chen Guangcheng démissionne et se consacre à la défense de ces femmes. Suite à la parution d’un article à son sujet dans Time magazine, des fonctionnaires responsables sont arrêtés. Mais pour lui commence une série de harcèlements qui tournent à l’enfer.

En août 2006, à l’issue d’un procès dans lequel ses avocats n’ont pas accès à l’audience, il est reconnu coupable pour troubles à l’ordre public, dégradation volontaire des biens de l’État et obstruction de voies de circulation et condamné à quatre ans et trois mois de prison ferme. A sa libération en 2010, il est assigné à résidence. Les mauvais traitements continuent. Hillary Clinton en personne intervient en 2011. Il s’évade en avril 2012 et trouve refuge auprès de l’ambassade des États-Unis à Pékin. Sous la pression internationale, il réussit à partir, avec sa famille, pour les Etats Unis. Inquiet pour ses parents restés au pays, Chen Guangcheng ne viendra pas à Genève afin de ne pas trop s’exposer publiquement, mais il a accepté de s’exprimer dans un message vidéo qui sera diffusé par HRW lors du Conseil des droits de l’homme, ainsi qu’au FIFDH.

Dans cet empire complexe, les relais en faveur des changements sont nombreux dans la population. Perçu comme un réformateur prudent depuis sa prise de pouvoir en novembre 2012, le premier secrétaire du parti communiste chinois Xi Jinping est aussi le fils d’un révolutionnaire maoïste. Et dans les mois à venir, il poursuivra certainement la politique ferme menée depuis longtemps par ses prédécesseurs, « afin que tout change sans que rien ne change. »

Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH)

Ce soir, à 20h30 au Grütli, projection du film Ai Weiwei : Never sorry puis de How to scientifically remove a shiny screw, de Alison Klayman

Suivi d’un débat sur le thème Chine : haro sur les résistants, avec des interventions de Ai Weiwei, Chang Ping, Dam Philip, Frédéric Koller, Liu Xiaoyuan, Liu Yanping et Liumang Yan.

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