Brésil : une violence récurrente trop négligée

Dans l’ombre d ela dernière coupe du monde de football, la triste réalité de la société brésilienne. Flambées de violence, répression policière brutale… (DR)
23 septembre 14 - Alors que la prochaine élection présidentielle brésilienne se tiendra le 5 octobre, la violence dans le pays est encore et toujours une réalité bien présente. Et la perception populaire qu’elle a tendance à remonter depuis le début de l’année semble justifiée.

Jean-Jacques Fontaine/Vision-Brésil - Janvier 2014 : 12 hommes entre 17 et 30 ans meurent assassinés au petit matin dans différents endroits de la banlieue de Campinas, dans l’Etat de Sao Paulo. Six d’entre eux étaient porteurs d’un casier judiciaire. Ils ont été abattus les uns après les autres par des tireurs en voiture. Les raisons de ces crimes paraissent être une vengeance de policiers suite à la mort de l’un d’entre eux, la veille au soir, lors d’une tentative de vol dans une station-service. Si l’hypothèse est confirmée, cela traduira une fois de plus un des traits les plus néfastes de la police brésilienne, le désir de vengeance et la disposition a le mettre en pratique, affirme José Vicente da Silva Filho, ancien Secrétaire national à la Sécurité du gouvernement Fernando Henrique Cardoso : « La corporation entre en ébullition chaque fois qu’un collègue est tué, cela provoque un sursaut aigu de solidarité qui débouche sur la vengeance immédiate ».

Entre janvier et juin, 317 personnes ont été tuées par la police militaire dans l’Etat de Sao Paulo, « le nombre le plus élevé depuis l’année 2003, qui représentait un pic de 399 morts à partir duquel ce chiffre a régulièrement baissé » commente dans son rapport semestriel les services du Secrétariat d’Etat à la Sécurité de Sao Paulo. Le même document fait apparaître une hausse de 38% du nombre de vols dans la ville de Sao Paulo, c’est le 13° mois consécutif de hausse de ce genre de larcin.

Par contre, les homicides dans la capitale de l’Etat ont baissé de 8,8% durant le premier semestre 2014, alors qu’au niveau national, le taux d’homicide a été en 2012, dernière année pour laquelle les chiffres sont connus, le plus élevé depuis les années 1980. La violence au Brésil est encore et toujours une réalité bien présente et la perception populaire qu’elle a tendance à remonter depuis le début de l’année semble justifiée. Tout comme la sensation qu’elle s’exerce autant du côté des criminels que des forces de l’ordre. C’est sans doute un des dossiers brûlants sur lequel va devoir se pencher la nouvelle équipe gouvernementale qui sortira des urnes du mois d’octobre.

50 à 100 fois plus de morts violentes qu’au Japon

En 2012, 56’337 personnes sont donc décédées de mort violente, 7,9% de plus qu’en 2011. Cela fait une « moyenne » de 29 assassinats pour 100’000 habitants, bien au-delà de la limite du seuil épidémique de 10 homicides pour 100’000 habitants fixé par l’OMS. « Nos chiffres sont 50 à 100 fois plus élevés que ceux de pays comme le Japon » commente Julio Jacobo Waiselfisz, auteur de la « Carte de la violence au Brésil », éditée chaque année sur la base des chiffres du « Système d’Informations sur la Mortalité » du Ministère fédéral de la Santé.

Mais pour le sociologue, ces chiffres doivent être nuancés : le Brésil vit un état d’équilibre instable où certains Etats connaissent des progrès et d’autres des régressions. Il est vrai qu’entre 2000 et 2012, le taux de mortalité a peu varié sur le plan national, 28,5% au début de la décennie, 25,7% en 2007, la « meilleure année », puis à nouveau 29% en 2012. Pendant ces 12 ans, deux Etats, Rio de Janeiro et Sao Paulo, ont connu une baisse spectaculaire de la violence. Sao Paulo affiche, malgré une remontée de 11% entre 2011 et 2012, le deuxième plus bas taux d’homicide du pays, avec une chute de 60% des assassinats et Rio de Janeiro une diminution de 50%.

Baisse dans les métropoles, hausse dans les villes moyennes

On constate par contre un net déplacement de la violence vers les villes secondaires de l’intérieur du pays, là où s’installent les nouveaux pôles de croissance. Globalement, la violence a chuté de 21% dans les grandes capitales entre 2003 et 2012, mais elle a augmenté de 23% dans les petites municipalités. Ce qui explique en bonne partie la hausse de 2,1% en 2012 par rapport à 2011.

La « Carte de la violence au Brésil » montre encore que 70% des homicides auraient comme toile de fond le problème de la drogue. « Je ne pense pas que l’année 2012 marque une tendance », analyse Julio Jacobo Waiselfisz, « mais les chiffres préoccupent car ils traduisent le fait que les actions ponctuelles dans le domaine de la Sécurité publique montrent leurs limites ». Traduction : il manque une politique cohérente d’ensemble dans la lutte contre la violence…

Des détenus dont on nie l’existence

« Comment voulez-vous que les condamnés emprisonnés respectent notre vie dans la rue si la société ne prend pas en compte leur existence comme prisonniers » commente Camila Nunes Dias, chercheuse au Noyau d’Etude sur la Violence de l’Université de Sao Paulo. Et la sociologue d’aligner les chiffres : en 2012, le Brésil a consacré 52 milliards de R$ à la sécurité publique, mais seulement 2,3 milliards aux politique de réhabilitation des prisonniers.

Il y avait 548’000 personnes incarcérées en 2012, cinq fois plus qu’en 1990 et le taux moyen d’occupation des cellules est de 176%, presque 2 personnes par lit ! 38% des occupants des pénitenciers sont en prison préventive, en attente de jugement pendant des mois et des années. « Les prisons sont surpeuplées, c’est la recette idéale pour les rébellions, les fugues, mais aussi la prise de pouvoir par les factions criminelles. » L’Etat ne contrôle plus ses pénitenciers. « Tant que la société brésilienne continuera à rejeter dans la marginalité la population carcérale, la violence des prisons débordera dans la rue », affirme Camila Nunes Dias, « alors mettre l’accent sur la réinsertion, ce n’est pas un dépense, c’est un investissement ».

On pourrait considérablement améliorer les conditions dans les pénitenciers et réduire la délinquance dans la rue en moins de 10 ans, affirment la majorité des criminologues. En se basant sur des expériences menées par des pays comme la Suède ou le Portugal, qui ont mis en place des partenariat public-privés dans le domaine carcéral : le secteur privé construit et administre les prisons, les pouvoirs publics, libérées de ces charges d’infrastructure, se consacrent à la gestion des peines et à la réhabilitation des délinquants. Une recette qui paraît simple à l’énoncé, mais qui est tout un programme lorsqu’il s’agit de l’appliquer. Surtout dans un pays qui préfère enfermer plutôt que d’affronter les raisons qui poussent à la violence…

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