Birmanie : les persécutions contre les musulmans entachent la transition démocratique

La communauté musulmane minoritaire des Rohingyas de Birmanie est victime de purification ethnique voulue par les extrémistes bouddhistes. DR
14 mars 14 - Les musulmans birmans sont la cible de violences perpétrées par des bouddhistes. A leur tête se trouve le bonze Ashin Wirathu qui, à coups de sermons xénophobes et nationalistes, sert les intérêts des nostalgiques de la junte militaire auparavant au pouvoir.

Anne-Laure Porée/InfoSud - Mars 2013, scènes d’émeutes à Meikhtila, ville du centre de la Birmanie. Des maisons brûlent, une foule armée de sa haine xénophobe chasse les voisins du quartier musulman. Des bouddhistes s’acharnent à coups de bâtons sur ceux qui incarnent, à leurs yeux, un expansionnisme agressif de l’islam. Les policiers laissent faire… Puis vient le silence. Dans le sinistre décor d’un quartier fumant et désossé, d’une mosquée en ruines, il n’y a plus âme qui vive.

Dans le film d’Evan Williams, Mantra of Rage, présenté au Festival du film et forum international des droits humains (FIFDH), ces images de violence oppressantes illustrent un phénomène qui semble s’être étendu ces deux dernières années en Birmanie et qu’un bonze renommé attise consciencieusement. Le “vénérable” Ashin Wirathu, 45 ans, regard froid, adouci par le crâne rasé et la robe safran des bonzes, compare les musulmans à un serpent venimeux, “dangereux où qu’il soit”.

Souvent présenté comme un “Ben Laden bouddhiste”, Ashin Wirathu rejette cette étiquette dont les musulmans, dit-il, l’ont affublé. Il dirige le mouvement 969, un mouvement nationaliste et anti-islamique fondé au début des années 2’000. D’un ton ferme, il milite pour que les bouddhistes boycottent les commerçants musulmans. “Commercez seulement avec ceux de votre espèce : ceux de même race et de même foi”, “Ne laissez pas votre argent aller à l’ennemi”, déclare Ashin Wirathu, qui encourage les boutiques sympathisantes de sa cause à afficher des autocollants 969. “Ils vont détruire notre religion”, “ils vont prendre notre terre”, “leur race et leur religion progressent” renchérit le bonze sous couvert de séances d’éducation religieuse qu’il dispense à travers tout le pays, et qu’il diffuse en DVD et sur les réseaux sociaux.

L’étincelle Rohingya

Malgré la radicalité de ses sermons, Ashin Wirathu décline toute responsabilité dans la résurgence des tensions intercommunautaires et des attaques contre les musulmans, qui représentent 4% de la population. Selon lui, l’étincelle qui a mis le feu aux poudres, ce sont les conflits de juin 2012 entre bouddhistes Arakanais et musulmans Rohingya dans l’ouest de la Birmanie. Ces affrontements ont engendré plusieurs centaines de morts et blessés, et des dizaines de milliers de déplacés.

Le bonze extrêmiste assure que dans cette affaire les bouddhistes n’ont fait que répondre à des provocations. Mais le quotidien des Rohingya c’est la mise au banc de la société birmane. Accusés d’être des immigrés illégaux venus du Bangladesh voisin, ils vivent pourtant depuis des générations dans cette région. Tun Khin, président de l’Organisation des birmans Rohingya au Royaume-Uni invité au FIFDH, incarne ce rejet : “Mon grand-père fut représentant au parlement birman, mais moi je ne suis toujours pas considéré comme un citoyen birman.” Calmement, il énumère les restrictions de liberté de circulation dont les Rohingya ont fait l’objet dans les années 1990, la confiscation des terres… jusqu’aux récentes déclarations du président Thein Sein. L’ancien commandant militaire, considéré comme un chef de file des réformateurs, déclarait en effet en 2012 que les Rohingya n’appartenaient pas à la Birmanie et suggérait qu’ils soient réinstallés hors du pays.

Appuis politiques au bonze extrémiste

Ainsi le pouvoir donne-t-il des signes de soutien à la radicalité d’un Ashin Wirathu qui se pose en défenseur d’une nation et d’une religion qui serait en danger. Le moine n’hésite pas à introduire dans ses sermons des positions très politiques. Il accuse par exemple les musulmans d’infiltrer la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi. L’héritière du père de la nation, récompensée en 1991 par le prix Nobel de la paix, est pourtant restée bien silencieuse sur la persécution des musulmans, sur l’impunité, sur le récent projet de loi sur la protection de la race et de la religion… initié par le mouvement 969.

Pour nombre d’observateurs, son dirigeant Ashin Wirathu bénéficie de soutiens aux plus hauts niveaux militaire et étatique. La raison en serait que les discours incendiaires du moine servent les intérêts de ceux qui ne veulent pas de la transition démocratique amorcée par le régime birman.

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