Au Cambodge, la crise politique se nourrit du sentiment antivietnamien

Sam Rainsy, leader du Parti du sauvetage national, la principale formation d’opposition. Ses discours tentent de réveiller le sentiment national des Cambodgiens en s’en prenant aux Vietnamiens. DR
10 janvier 14 - Depuis les élections législatives de l’été dernier, le Cambodge vit au rythme des soubresauts politiques, des manifestations de mécontentement et de la colère sociale qui attisent un sentiment antivietnamien.

Phnom Penh, Anne-Laure Porée/InfoSud - Sur la route de Veng Sreng, une zone industrielle implantée en banlieue de Phnom Penh, l’armée cambodgienne a réprimé le 3 janvier dans le sang une grève des ouvriers de la confection textile. « La pire violence d’Etat depuis quinze ans », selon l’organisation de défense des droits de l’Homme Licadho. Faisant foule autour d’un ouvrier blessé qui n’a pas un sou en poche pour se rendre à l’hôpital, les gens du quartier, encore secoués par deux jours et une nuit de révolte, s’insurgent. « Ils nous ont tiré dessus comme sur des chiens. Ceux qui ont tiré sont des Youn, ce ne sont pas des Cambodgiens » clame une ouvrière. « Ne dis pas Youn, dis Vietnamiens », corrige une jeune femme. « Non ! Ce sont des Youn ! Le gouvernement envoie les Youn nous tirer dessus. » La colère est froide et le sentiment antivietnamien brûlant.

Au fil de la crise politique que traverse le pays depuis les législatives de juillet 2013, ce sentiment resurgit. Les électeurs ont exprimé dans les urnes leur ras-le-bol d’un parti au pouvoir depuis trois décennies, incarné par l’autoritaire Premier ministre Hun Sen. Le coup de semonce électoral portait le message des innombrables familles qui ont perdu leur terre dans des conflits fonciers, qui s’enlisent dans la pauvreté, que la corruption, l’impunité, le népotisme ou l’arrogance des riches exaspèrent. Ils ne supportent plus de voir dilapidées les ressources du pays. De fait, pouvoir économique et pouvoir politique sont aux mains des mêmes cercles, les hommes d’affaires sont parfois députés ou sénateurs.

Relents xénophobes

L’opposition, le Parti du sauvetage national (PSN), a conquis ses électeurs sur ce terreau d’une réalité quotidienne difficile en proposant un programme d’augmentation des salaires, des retraites et des soins gratuits pour les plus démunis et en réveillant le sentiment national des Cambodgiens aux relents parfois xénophobes. Ainsi les discours des dirigeants ciblent des cas de compagnies vietnamiennes accaparant les terres et défrichant la forêt, sans s’attarder sur l’ampleur des cas chinois. Ils prétendent que le site d’Angkor, symbole de la nation, est sous contrôle vietnamien.

Ils dénoncent également une immigration illégale qui fait courir un risque de déséquilibre démographique puis d’annexion territoriale. Ils surfent alors sur la peur historique des Cambodgiens d’être envahis, sur cette angoisse viscérale, et sur le souvenir des années 1979-1989 pendant lesquelles les troupes vietnamiennes ont occupé le pays après avoir chassé le régime khmer rouge. Le thème de l’invasion fait recette. “Il y a 3 millions de Vietnamiens au Cambodge” assure Theara, étudiant en relations internationales, incapable de sourcer ce chiffre pris sur Youtube et qui correspondrait au cinquième de la population.

Dans une lettre ouverte le 12 décembre, Ou Virak, président du Centre cambodgien pour les droits de l’Homme, s’élève contre l’emploi du terme “Youn” par Sam Rainsy, leader du PSN : « Blâmer les Vietnamiens et le Vietnam pour les problèmes auxquels le Cambodge fait face aujourd’hui est à la fois dangereux et une perte de temps. » Dans une réponse datée du 23 décembre, Sam Rainsy se défend de tout racisme et de faire des Vietnamiens les boucs-émissaires des problèmes cambodgiens. « Le PSN ne s’oppose en aucune façon au Vietnam et au peuple vietnamien, mais à la politique actuelle du gouvernement vietnamien à l’égard du Cambodge », assure-t-il. Pour autant, la rhétorique du chef de l’opposition attise le sentiment antivietnamien et accentue la frustration d’une frange de la population.

Aucune réforme significative

Face à l’opposition et au mécontentement social, le Premier ministre Hun Sen ne réagit pas. Il n’entend pas le changement réclamé par la population. Il remanie à peine son gouvernement précédent lequel n’enclenche aucune réforme significative. Des fils de caciques du parti sont recyclés dans l’appareil d’Etat après leur échec aux élections. A l’heure où l’opposition fait monter le sentiment antivietnamien et mène des dizaines de milliers de manifestants dans les rues de la capitale en demandant son départ, Hun Sen se rend en visite officielle au Vietnam. « Il est allé prendre ses ordres à Hanoï », répétaient les Cambodgiens en se souvenant que sa carrière politique avait démarré à la chute des Khmers rouges. La contestation du dirigeant politique va de pair avec le fait qu’il passe toujours pour l’homme des Vietnamiens, malgré son rapprochement avec la Chine.

La récente répression contre les ouvriers semble indiquer que le parti au pouvoir se raidit, se replie sur lui-même, se coupe de sa base populaire qui faisait son nom : Parti du peuple cambodgien (PPC). Beaucoup s’interrogent sur ses capacités de réformes en interne et sur l’issue de cette crise. Mais combien, comme Ou Virak, travaillent-ils à mettre fin à cette obsession vietnamienne qui hante le Cambodge depuis si longtemps et resurgit à chaque crise politique ?

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