« Appelez-moi le Syrien »

L’ancien haut fonctionnaire témoigne anonymement pour préserver la sécurité de ses proches restés en Syrie. © David Wagnières
4 octobre 12 - Envoyé en Suisse pour raisons professionnelles au printemps, un haut fonctionnaire syrien a choisi de ne pas rentrer dans son pays. Il explique pourquoi il est si difficile de faire défection, anonymement, pour préserver la sécurité des proches restés au pays.

Angélique Mounier-Kuhn/Le Temps - ‘ ‘ J’aimerais pouvoir me présenter comme je suis, mais pour des raisons de sécurité, celle de mes proches en Syrie, des amis qui travaillaient avec moi, je préfère ne pas donner mon nom. Appelez-moi le Syrien. J’ai fait défection. J’étais haut fonctionnaire dans un ministère à Damas.

Je veux témoigner pour expliquer aux gens qui ne comprennent pas pourquoi nous ne sommes pas plus nombreux à faire défection combien il est difficile de prendre une décision telle que la mienne. C’est pour cela que le régime tient encore.

Si cela ne tenait qu’à moi, je parlerais à visage découvert, mais ma femme vient d’arriver en Suisse. Elle est toujours dominée par la peur. Nous, nous sommes hors de danger, mais elle dit qu’il faut penser aux autres, à ceux qui sont restés au pays. Elle redoute des représailles.

Comment ça s’est passé ? Au printemps, j’ai eu l’opportunité de me rendre en Suisse pour des raisons professionnelles. A la fin de ce séjour, j’ai choisi de ne pas rentrer et j’ai demandé l’asile politique. Plusieurs choses s’étaient passées. A New York, le Conseil de sécurité a refusé de menacer le régime d’une intervention. Et, lorsque le nouveau parlement syrien a voté la loi qui punit toute personne fournissant un soutien logistique à un manifestant, j’ai perdu définitivement l’espoir. Puis il y a eu ce coup de fil d’un ami de Damas. Il avait été prévenu par quelqu’un qui n’a pas osé me con­tacter directement. Alors que j’étais en Suisse, un jour, des mou­kha­barat (services secrets) sont venus au ministère me chercher. Je ne sais pas ce qui s’est dit, mais apparemment quelqu’un avait dû faire un rapport contre moi. J’ai décidé de manquer mon vol de retour. Je n’ai pas dormi pendant une semaine. Je me disais : comment prévenir ma femme ? Que lui dire ? Mes deux enfants avaient tout préparé pour mon retour.

Je suis originaire du nord de la Syrie. Cela ne faisait pas très longtemps que je m’étais installé avec ma famille dans la capitale. Nous n’y connaissions pas beaucoup de gens. Là-bas, je travaillais sur des dossiers liés à la réforme économique lancée il y a cinq ans. Nous es­périons qu’en parallèle de cette ­réforme, qui reposait sur la libéralisation de l’économie, la modernisation de la législation et la promotion de la croissance, il y aurait une réforme politique. Malheureusement, elle n’a pas eu lieu. Ce qui ex­plique que tout ait explosé quand les Syriens ont commencé à entendre parler de Printemps arabe.

Je n’ai pas déclaré ma position dès le début du soulèvement. J’ai toujours voulu ménager de la place pour la discussion. Pourtant, le premier discours de Bachar el-Assad, le 30 mars 2011, avait suffi à me plonger dans un désespoir complet. Il n’y avait aucune ouverture vers le changement. Avec quelques-uns de mes collègues, nous avions compris que c’était mal parti. La seule chose que j’ai faite, c’est de refuser d’aller dans des mosquées participer à des contre-manifestations, quand on nous l’a demandé en avril 2011. Je pense qu’à partir de là il y a eu des doutes sur moi au ministère. Ce n’était pas un ordre officiel, il n’y avait rien d’écrit, mais la plupart de mes collègues ont accepté. On a donné des armes à certains.

Ma génération et la précédente n’ont pas le courage des jeunes de 20 ans qui font la révolution. Eux n’ont pas vécu sous la terreur d’Hafez el-Assad. J’avais l’âge de mon fils lors de la crise de 1982 (ndlr : le massacre de plus de 30 000 personnes à Hama). Cela ne s’oublie pas. Et dans mon village, on connaît le mot chabihas depuis longtemps. L’un de mes frères est parti vivre à l’étranger après avoir eu des problèmes avec eux dans les années 1990. Un autre a été en prison. Pourtant, on ne peut pas dire que ma famille ait particulièrement souffert. Avant le début du soulèvement, je pense que dans toute famille syrienne au moins un membre avait été victime des chabihas, pour terroriser les autres.

Plus les mois ont passé, et plus j’ai su que je devais faire quelque chose, prendre position à propos de ce qui se passe en Syrie. Mais je n’ai pas pu le faire dans mon pays, c’était trop dangereux. Il faut un courage immense, ne serait-ce que pour sortir aux manifestations. J’ai vu des amis après leur sortie de prison. Ils étaient dévastés. D’autres sont morts. Dès le premier mois du soulèvement, l’un de mes copains a été enlevé chez lui. Tout au long du trajet de 25 kilomètres entre sa maison et la prison, des cigarettes ont été écrasées sur sa peau. A sa sortie, il est retourné manifester. Le premier général qui a fait défection, on s’en est pris à sa famille, à sa famille élargie, et on a bombardé son village.

J’aurais pu prendre le parti de l’opposition dès le début. Et alors ? J’aurais été privé de revenus, en prison, ou mort. C’est pour cela que l’on ne peut pas prendre la décision de faire défection facilement. Le régime contrôle tout. Et abandonner mon poste, c’était aussi prendre le risque que quelqu’un de favorable au régime l’occupe. On laisse le pays à ces gens et on fuit ? Ce n’est pas une option raisonnable.

Vouloir faire fonctionner le service public, ce n’est pas forcément soutenir le régime. Et puis tu dois bien occuper ton temps, faire vivre ta famille. Mais il y a des limites. Lorsque j’ai refusé de prendre part aux contre-manifestations, j’étais parfaitement prêt à perdre mon emploi.

Quand j’ai décidé de ne pas rentrer à Damas, ma femme et mes deux fils ne savaient pas encore que j’avais décidé de faire défection. Je ne pouvais pas les prévenir par téléphone, mais j’ai réussi à les convaincre de partir à Beyrouth pour y demander un visa afin de venir passer des vacances en Europe. Ce n’est qu’une fois arrivés au Liban qu’ils ont compris ce qui se passait exactement. J’ai dit à ma femme : « Va à l’ambassade de Suisse pour demander l’asile politique. »

Au début, quand je me suis renseigné en Suisse sur la manière de mettre ma famille hors de danger, j’avais cru comprendre que cela ne prendrait pas plus de quelques jours ou quelques semaines. Mais, au fur et à mesure de mes rencontres avec des requérants, j’ai réalisé que ce serait très difficile de la faire venir. Or ma famille était en danger à Beyrouth. Des Syriens y ont été enlevés, au début pour faire des échanges contre des pro-régime syrien, après pour réclamer des rançons. A Beyrouth, ma femme n’a même pas osé aller s’inscrire au HCR (Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés). Comme tous les Syriens, elle a cru que tout ce qui est important au Liban est contrôlé par des partisans du régime de Damas. Elle avait peur. Avec mes fils, elle est restée cloîtrée des semaines dans une chambre louée, sans avoir de réponse de l’ambassade à sa demande, ni même savoir combien de temps cela prendrait. Toutes mes connaissances en Suisse ont alors essayé de faire bouger les choses. J’ai eu de la chance : elles y sont parvenues. La procédure s’est accélérée de manière incroyable. En deux mois, ma famille était hors de danger. Elle a obtenu l’autorisation d’entrée en Suisse pour que l’Office des migrations puisse examiner sa demande d’asile. Elle est arrivée cette semaine. C’est aussi pour cela que je tiens à témoigner : pour exprimer ma reconnaissance aux autorités suis­ses, qui ont réagi de manière très positive.

Aujourd’hui, je dois recommencer à zéro. Je ne vois aucune fin à la crise en Syrie. Malheureusement, on y laisse les gens se battre. C’est tout. Alors qu’en menaçant dès le début le régime d’une intervention, on aurait engendré des désertions qui auraient pu provoquer sa chute. Avant qu’il y ait autant de sang, le pays aurait été facile à reconstruire. C’est donc en Suisse que nous allons devoir redémarrer. Je ne prévois pas grand-chose, je sais que ça va être très difficile. Mais je vais faire mon possible. Le plus important est de faire en sorte que mes enfants ne perdent pas leur avenir comme nous avons perdu le nôtre.

Avec ma famille, nous sommes à quatre dans une chambre, en attendant d’être envoyés dans un foyer le temps de la procédure d’asile. Nous avons du mal à réaliser que nous avons laissé notre appartement, nos parents, nos copains et tout ce que nous avions organisé pour nos enfants, les écoles, les clubs de sport. Nous n’avons plus rien du tout, plus de ressources. Pour fuir à Beyrouth, ma femme a vendu la voiture à 65% de son prix. Mais je lui dis aujourd’hui : nous avions cela à Damas, mais nous risquions à tout moment la torture ou la mort. En étant ici, nous avons sauvé notre vie.

Chaque fois que je pense à tout ça, une autre chose me console. Je suis parvenu à exprimer ma position quoi que cela me coûte. Ce régime est tellement dégueulasse, excusez-moi du mot, ça me faisait mal que mon nom y soit lié, car certains ne font pas la distinction entre ceux qui travaillent pour lui et pour la fonction publique. Je le lisais dans leurs yeux. Aujourd’hui, j’ai rompu toutes les relations. Vu ce que certains de mes amis ont fait pour la révolution, c’était vraiment la moindre des choses pour me montrer fidèle à nos principes.

De la haine ? Je n’ai jamais pensé que la haine pouvait résoudre un problème. Entre les voisins, les cousins, les amis, j’ai perdu une cinquantaine de proches ces derniers mois. En un seul jour, vingt-quatre connaissances de ma région ont été tuées. La voiture de mon meilleur ami, un avocat, a été bombardée le 2 août. Je ne veux pas laisser s’accumuler la haine pour ne pas perdre mes repères. Je suis un laïc et je veux continuer de voir la société dans toute sa diversité. Je ne cherche pas à trouver une explication simple, à désigner des coupables.

Mais cela me fait mal au cœur de penser à la manière dont Bachar el-Assad a trahi notre histoire. J’ai exactement le même âge que lui. J’ai par hasard fait mes classes militaires au même endroit que lui, en 1989. Je le voyais, nous faisions du sport dans des salles voisines. Il était le fils du président, mais il était très poli, plutôt discret, respectueux. Il avait l’air de quelqu’un de bien.

Quand il est arrivé au pouvoir, en 2000, à 35 ans, il avait tout pour devenir un bon leader, de mon point de vue, même s’il n’avait aucune expérience en politique. Il avait devant lui une population qui ne pouvait pas dire non. D’ailleurs, ce que les gens lui demandaient, c’était très peu. Et il ne leur a rien donné. Pendant les six premiers mois, il a essayé de moderniser le régime. Puis, dès 2001, il a jeté en prison les intellectuels qui avaient signé la « Déclaration de Damas » et demandaient des réformes démocratiques. Je l’ai vu renforcer son régime au fil du temps. Et lorsque les gens ont demandé le changement de l’article 8 de la Constitution, qui dit que le parti Baas est le seul à contrôler la société et l’Etat, la réponse a été de tuer des enfants.

Bachar el-Assad est le président de la Syrie, c’est lui le responsable. L’esprit de ses partisans qui sévissent en ce moment est sous domination, on leur a mis en tête qu’ils luttaient contre des ennemis. Ils n’ont pas conscience de ce qu’ils font. Il y a des violences des deux côtés, avec en face des gens qui se défendent eux-mêmes. Dès les premières protestations à Deraa, en 2011, j’ai pensé que la violence pourrait détruire le pays, que c’était une option incontrôlable.

Pour l’avenir, je veux être utile à la Syrie. Mais je ne sais pas comment m’y prendre. Je veux bien rendre service aux gens qui se sont impliqués dans la révolution. C’est à eux, ceux de l’intérieur, de s’occuper de la Syrie de demain. Deux paramètres seront importants : il faudra établir la démocratie et en même temps une croissance économique. S’ils me le demandent, s’ils ont besoin de moi, je suis prêt à les aider. Pour construire la Syrie que les Syriens méritent, je crois qu’il faudra au moins dix ans, peut-être quinze. , ,

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