Afrique du Sud : les victimes de l’apartheid déçues par le processus de transition

Pierre Hazan Photo : DR
13 décembre 10 - Plus de neuf anciennes victimes sur dix estiment que l’amnistie offerte en 1995 par la commission Vérité et réconciliation aux responsables de crimes en échange de la vérité a été un « marché » peu équitable. Le regard de Pierre Hazan, Visiting Lecturer à l’Institut de hautes études internationales et du développement.

Pierre Hazan/ Le Temps - Le processus de transition démocratique en Afrique du Sud s’avère-t-il moins harmonieux qu’on ne l’avait cru ? Seize ans après la fin du régime blanc de Pretoria et de sa politique d’apartheid, les victimes réévaluent le processus de transition. Et plus de la moitié d’entre elles sont en faveur de poursuites pénales, même si cela provoquait une certaine instabilité politique.

Au milieu des années 1990, le monde entier, de Fidel Castro à Bill Clinton, avait célébré la transition pacifique de l’Afrique du Sud, mettant fin à un système politique qui avait institutionnalisé le racisme. La nouvelle « nation arc-en-ciel » était née sans violence ni vengeance, symbolisée par le président Mandela et la mise sur pied de la commission Vérité et réconciliation (CVR). Celle-ci était prête à accorder l’amnistie à tous ceux qui se livreraient à des aveux complets sur les crimes politiques qu’ils avaient commis durant les années d’apartheid.

Initialement réticentes, les victimes à l’époque avaient endossé le principe de cette amnistie conditionnelle promettant à ceux qui avoueraient leurs crimes d’échapper à la prison en échange de la vérité. Mais aujourd’hui, beaucoup d’entre elles se disent déçues. Une nouvelle étude souligne le raidissement progressif des victimes à l’égard d’une transition qui, selon nombre d’entre elles, n’a pas tenu ses promesses.

Dans son étude en 2002-2003 réalisée auprès de quelque 150 victimes résidant dans la région du Cap, le politologue David Baker montrait que 91% des victimes estimaient que l’octroi de l’amnistie était nécessaire pour éviter une guerre civile, même si seulement 18,3% d’entre elles trouvaient que l’amnistie était « juste ». Le hiatus entre ces deux chiffres soulignait parfaitement les sentiments contradictoires qui les animaient : pour éloigner le risque d’un bain de sang, la quasi-totalité de ces victimes reconnaissaient la nécessité d’accorder une amnistie que, moralement, elles ne pouvaient que condamner.

Lors d’une étude effectuée en 2008 auprès des mêmes sondés qui vient d’être publiée par l’International Journal of Transitional Justice, David Baker montre combien la perspective des victimes a évolué. Le pourcentage de celles qui estiment désormais que l’amnistie était indispensable au maintien de la paix civile a chuté de 20 points, même si une majorité en soutient encore le principe (71%). Quant à celles qui estiment que l’amnistie était « juste », elles ne sont plus que 8,5%. Le chiffre le plus éloquent de ce raidissement des victimes, c’est le fait que, selon cette étude, 54% d’entre elles seraient aujourd’hui favorables à des poursuites pénales quand bien même cela affaiblirait la stabilité politique du pays.

Cette désaffection des victimes à l’égard de la commission Vérité et réconciliation traduit la conviction que le deal de l’amnistie en échange de la vérité n’a pas été tenu par le pouvoir. En effet, il n’y a pratiquement pas eu de poursuites judiciaires à l’égard de tous ceux qui ont refusé de témoigner devant la commission. Or, pour 70% des victimes, cette impunité dont bénéficient les auteurs de crimes politiques (aussi bien ceux du régime blanc que ceux qui luttaient contre lui) a entaché l’intégrité du travail de la commission et a miné le processus de démocratisation. La frustration des victimes est encore davantage avivée par le fait que le gouvernement ne leur a accordé que très tardivement des réparations (de l’ordre de l’équivalent de 2000 francs par personne), soit moitié moins que ce que recommandait la CVR.

Cette étude documente le fait que les processus de « réconciliation » sont des phénomènes dynamiques que l’on ne peut tenir pour acquis. Ces vingt dernières années, les analyses indiquent que l’on peut schématiquement dégager trois grandes périodes dans l’attitude des victimes, et au-delà, de la majorité noire. Avant que se mette en place la commission en 1995, la volonté de l’ANC et des victimes était « d’attraper et de pendre ces salopards », comme le raconte l’ancien président Thabo Mbeki. Puis vint le deuxième temps quand s’imposa le discours de la CVR affirmant la nécessité du pardon comme nécessité à la réconciliation entre Blancs et Noirs. Au­jourd’hui, le troisième temps est celui d’une réévaluation par les victimes du processus de transition, aussi bien ce qu’il leur a apporté comme droits civiques et politiques et comme reconnaissance des souffrances endurées, que des espoirs et des promesses non tenues.

Pour lire d’autres articles sur un des thèmes abordés ici, utiliser la fonction «  recherche avancée »
Chartes  |  Qui sommes-nous ?  |  Impressum  |  contact
Palais des Nations, Bureau S-84  |  Avenue de la Paix 8-14  |  CH-1211 Genève 10  |  T: +41 22 917 29 30  
réalisé par vocables.com avec Spip
sommaire le temps L´Orient-Le Jour Geopolitis swissinfo LE COURRIER rue 89 Slate Afrique ipsnews