À Damas, la vie continue pour l’élite pro-Bachar

30 avril 13

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"« Regardez autour de vous et vous voyez que tout va bien, que la vie est belle et qu’on a tout ce qu’il nous faut ».

Il peut sembler absurde de parler de vie de tous les jours dans un pays comme la Syrie, ravagé depuis deux ans par une guerre civile qui a fait plus de 70 000 morts et des millions de déplacés. Pourtant, dans le quartier de Malki, une enclave bordée d’arbres du centre de Damas, l’élite prorégime continue à se presser dans le Grand Mall et les magasins avoisinants pour acheter du fromage français, des chocolats artisanaux ou des mini-iPad.

Ainsi va la vie en Syrie : pendant que les rebelles gagnent du terrain en province et que les États-Unis s’interrogent sur la réponse à apporter à l’usage probable d’armes chimiques par l’armée loyaliste, Bachar el-Assad s’accroche à son pouvoir à Damas, soutenu par ses derniers alliés et de nombreux Syriens qui craignent que sa chute ne précipite la leur.

À Malki, des arroseurs automatiques aspergent les pelouses impeccables devant des appartements qui valent chacun plusieurs millions de dollars. Dans les arbres, les oiseaux chantent, pendant que domestiques et chauffeurs s’activent pour satisfaire les moindres désirs de leurs employeurs.

Ces derniers, contrairement à l’immense majorité de leurs compatriotes, ne manquent ni d’essence pour leurs BMW ni d’électricité pour faire fonctionner leurs climatiseurs. « Regardez autour de vous et vous voyez que tout va bien, que la vie est belle et qu’on a tout ce qu’il nous faut », dit Hiyam Jabri, une quinquagénaire à la tenue élégante, en passant commande chez le traiteur du principal supermarché du Grand Mall.

Même à Malki, cette impression de normalité n’est pourtant qu’illusion – tout comme les assertions du régime comme quoi la victoire serait proche et la plus grande partie du pays encore sous le contrôle de Bachar el-Assad. Accrochés aux lampadaires devant Ghraoui, le plus célèbre confiseur de la ville, des tracts en noir et blanc imprimés par les familles du quartier saluent la mémoire de leurs enfants et maris tués depuis le début du soulèvement.

Le conflit s’étire en longueur, sans que la victoire de l’un ou l’autre camp ne semble proche, voire envisageable, au grand désespoir des travailleurs humanitaires, rares observateurs indépendants à pouvoir encore se déplacer dans le pays. « Il faut une solution politique à ce conflit », insiste Marc Lucet, le coordinateur du programme de l’Unicef à Damas. « La solution n’est certainement pas de donner plus d’armes à l’un ou l’autre camp. »

La guerre n’est pas loin

En attendant cette hypothétique solution politique, même les habitants de Malki n’échappent pas à certaines conséquences du conflit. Chez Ghraoui, comme partout ailleurs en Syrie, tous les achats doivent être payés en liquide. Les réseaux de cartes bancaires ont suspendu leurs services en raison des sanctions internationales. Sur les menus des restaurants, les prix affichés en monnaie locale, la livre syrienne, ont augmenté plusieurs fois en peu de temps, signe de l’accélération de l’inflation. Au supermarché du Grand Mall, Iyad el-Bourghol dit vendre beaucoup moins de produits importés qu’avant, en raison du départ à l’étranger de nombreux clients fortunés.

Car la guerre n’est pas loin. Le martèlement sourd des tirs d’artillerie rappelle aux habitants qu’à quelques kilomètres de là, de féroces batailles de rue opposent insurgés et soldats gouvernementaux. Parfois, un Mig survole l’enclave préservée avant d’aller larguer ses bombes sur les positions rebelles. À Malki, la sécurité est assurée par des hommes qui parlent farsi, la langue officielle de l’Iran, et non l’arabe, disent les habitants. Téhéran est le plus fidèle allié de Bachar el-Assad et la rumeur – impossible à vérifier – dit qu’il vivrait ici avec sa famille. Le président syrien ne s’est pas montré en public depuis un moment et son entourage ne veut rien dire de ses déplacements.

Roulette russe

Les efforts des autorités pour donner une impression de normalité se heurtent aussi à la réalité des combats. Adib Mayaleh, le gouverneur de la banque centrale, a ainsi accordé une interview à Reuters la semaine dernière dans un bâtiment portant encore les stigmates d’un attentat à la voiture piégée. Le vice-ministre des Affaires étrangères, Fayçal Mekdad, a martelé de son côté sa confiance dans la capacité du régime à gagner la guerre, mais un Syrien travaillant à côté du complexe où il a reçu les envoyés spéciaux de Reuters leur a confié que le bâtiment – qui héberge aussi les bureaux du Premier ministre – a été attaqué à quatre reprises par les rebelles au cours des derniers mois.

Les voitures circulent certes toujours dans le centre de Damas, où les policiers distribuent encore des contraventions pour excès de vitesse et mettent des sabots aux véhicules mal garés. Mais le trafic s’écoule à la vitesse d’un escargot en raison des nombreux check-points tenus par des hommes armés. Les agences de voyages proposent des vols et des séjours à l’étranger, quand bien même la route de l’aéroport serait jugée trop dangereuse par de nombreux Damascènes et les vols limités à quelques destinations « amies ». Les employés se rendent au bureau tirés à quatre épingles, mais la plupart en repartent dès que possible pour être sûrs d’être rentrés chez eux avant la tombée de la nuit.

Également, la peur des enlèvements est bien réelle, comme celle des attentats. Si le gouvernement assure garantir un « carré de sécurité » dans le centre de la capitale, certains de ses habitants jugent que la progression des rebelles l’a plutôt transformé en triangle. Dans la vieille ville, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, la célèbre mosquée des Omeyyades est pratiquement déserte, comme les échoppes du souk voisin. « Notre activité reposait sur les touristes étrangers et les mariages », explique un bijoutier. « Les touristes ne sont plus là et plus personne ne se marie. Ces jours-ci, les gens vendent leur or, ils n’en achètent pas. » Au restaurant el-Naranj, dans le quartier chrétien de la vieille ville, des clients débattent des risques comparés d’un attentat à la voiture piégée et d’un tir de mortier. Aucun ne s’étonne que tant de Syriens fortunés soient partis au Liban, fuyant une ville où le moindre déplacement a un goût de roulette russe.

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